Vers Pénélope

26 juin 2007

Albums photos : les titres et légendes des photos ne sont pas accessibles à partir du diaporama mais seulement dans le défilement vue par vue.

Merci de me signaler toute erreur de toute nature dans le contenu du blogue, sous forme de commentaire.

Michelcargo

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27 juin 2007

01- 28-29 mai

Mardi 29 mai 2007
Montréal, à bord du Canada Senator

Cap à l'est

PREMIERS CONTACTS

8 h 15. Depuis 17 h hier j'ai quitté la terre ferme pour embarquer sur le bateau du retour. Jean et Jeanne m'ont laissé à l'entrée du terminal des porte-conteneurs. Les adieux ont été très rapides car une voiture est immédiatement venue me prendre, qui m'a emmené au bateau, tout proche, là où était le Maersk Patras à notre arrivée. J'aime autant cette rapidité qu'un éloignement progressif.
J'ai immédiatement été reçu par le capitaine qui a pris mon passeport, vérifié mon document-billet et mon attestation d'assurance. Il m'a donné les heures des repas (toujours les mêmes, apparemment, sur tous les bateaux) et répondu à mes quelques questions :
- le départ doit avoir lieu aujourd'hui vers 16 h ;
- notre destination est bien Gioia Tauro mais nous grillerons sans doute l'escale de Salerne pour rallier directement Gênes ;
- le capitaine préfère ne pas voir de passagers à la passerelle pendant toutes les manœuvres : départ et arrivée au port et, malheureusement pour moi, descente du Saint-Laurent en présence d'un pilote.
Ces réponses sont plus porteuses de déceptions que de satisfactions. L'heure de départ, confirmée ce matin, signifie que nous allons effectuer de nuit le tronçon Trois-Rivières - Québec et la traversée de Québec, ce qui va me faire manquer les rendez-vous tant espérés. La destination : je me réjouis d'aller à Gioia Tauro dans l'espoir d'apercevoir l'Etna et le Stromboli, alors que le site du port de Montréal, ces derniers jours, annonçait Salerne comme destination. Je ne verrai donc pas le Vésuve et Capri c'est fini... Enfin, il va me coûter beaucoup de ne pas pouvoir parler avec les pilotes. Je suis sûr de rater ainsi des informations importantes, complémentaires de toutes celles que j'ai déjà glanées près de MM. Roux et Marchand.
Cela dit, ce n'est pas la déprime, loin de là. Je suis profondément heureux d'être à bord. En premier lieu c'est la joie du retour qui l'emporte. Revenir vers ma Pénélope, dont je sais que la séparation lui aura été beaucoup plus lourde qu'à moi... Et puis, partir pour l'Italie par les Açores, Gibraltar... Et enfin voyager sur un bateau certainement plus confortable et, à certains égards, plus agréable que le Flottbek.
Mes premières impressions sur le Canada Senator confirment ce que je pensais d'après les photos : l'espace pour les hommes y est beaucoup moins mesuré que sur le Flottbek. Tout est plus grand, plus large : les coursives, les escaliers, les salles communes, les cabines, les ponts extérieurs. Ainsi j'aurai la possibilité de me tenir à l'air libre, dans les ailes du pont F, au niveau de la passerelle, et même de monter encore à l'étage supérieur au pied des radars, des antennes et des drapeaux. Il y aura toujours, je pense, un côté sous le vent qui me permettra de me poster face à la mer dans de bonnes conditions, à moins qu'il ne pleuve, évidemment, et encore... Comme, normalement, nous allons nous diriger vers des zones plus chaudes que le nord de l'Irlande et comme nous sommes plus avancés dans la saison, il devrait y avoir de bien agréables moments de farniente au soleil.
Je ne sais pas encore exactement de combien d'hommes se compose l'équipage. En tout cas, les Allemands sont beaucoup plus nombreux que sur le Flottbek et je me demande s'ils n'occupent pas tous les postes d'officiers. De plus, il y a actuellement à bord un officier stagiaire, six apprentis et leur instructeur. Quant au chef-cuisinier et au steward, Ariel, ils sont Philippins comme, je pense, le reste de l'équipage.

OÙ APPARAÎT PETER

10 h. Vers 9 h j'ai quitté le bateau pour me rendre à l'entrée du terminal et appeler Jean et Béatrice (c'est elle que j'ai réussi à joindre). Je les ai informés des prévisions concernant le départ et l'arrivée, et leur ai indiqué la position de ma cabine (à tribord, juste au-dessus et en avant du canot de sauvetage).
Hier soir, à peine arrivé à bord, j'ai dîné seul à la table des passagers. J'ai ensuite défait mes valises et procédé à une première visite des lieux, au moins dans les parties librement accessibles. Alors que je me trouvais sur l'aile tribord, j'ai été rejoint par Peter, le passager allemand qui effectue la rotation complète de Gênes à Gênes.
Le premier contact entre nous a été excellent et nous avons immédiatement sympathisé. Je ne l'avais pas vu au dîner car il n'était pas rentré de sa sortie en ville, où il est déjà reparti dès 8 h ce matin, muni des deux tickets de métro qui me restaient. A son blouson, j'ai tout de suite reconnu un motard, ce qui a facilité la conversation. Mais si je roule allemand, lui est tourné vers l'Italie avec ses trois Ducati. Il semble très porté sur la photo, qu'il pratique avec un vieux Pentax à plusieurs objectifs. Au moment où nous étions ensemble sur le toit (la vaste terrasse qui domine le pont F, au-dessus de la passerelle), le soleil est passé sous les nuages, éclairant les grues, les conteneurs et le fleuve d'une lumière orangée magnifique.
Brève rencontre mais chaleureuse aussi : celle du chauffeur de la navette qui m'a conduit aux portes et m'en a ramené. Le trajet est très court mais nous l'avons prolongé à l'arrêt au pied du gangway. Ce chauffeur est un Algérien de 30 à 35 ans, arrivé à Montréal depuis trois ans après trois ans de démarches. Ce travail au port, qui est le sien depuis un an, est uniquement alimentaire car il est ingénieur informaticien et n'a pas trouvé jusqu'alors à s'employer dans sa branche. Il m'a semblé avoir le mal du pays et être décidé à repartir... De son côté il m'a demandé les raisons de mon choix de voyage et, comme toujours, le prix du billet.

VISITE GUIDÉE

14 h 30. Je viens de passer une demi-heure avec l'officier (allemand) chargé de la sécurité. Il m'a expliqué les consignes. Je n'ai pas été dépaysé car elles sont identiques à celles en usage sur le Flottbek. Il m'a également guidé pour me montrer la buanderie, les salles de sport équipées d'appareils de musculation, de vélos d'appartement, d'une table de ping-pong, la piscine (vide), le sauna d'une dizaine de places (éteint, et je doute qu'on l'allume très souvent). J'ai à nouveau été frappé par le très large espace disponible, qui semble bien être une caractéristique du Canada Senator : l'officier m'a dit avoir éprouvé la même surprise à son arrivée sur le bateau.
Il m'a confirmé aussi l'interdiction de la passerelle aux passagers en présence des pilotes. Mais on peut rester sur les ailes. Quant aux déplacements sur l'avant, ils sont soumis, comme de bien entendu, à l'autorisation de l'officier de quart et, si j'ai bien compris, seulement sur certains créneaux horaires, mais je ne suis pas capable de dire si c'est en dehors des heures de travail ou pendant. J'ai eu un peu de peine à suivre les explications de mon guide car il parlait assez vite, à voix plutôt basse, et il y a beaucoup de bruit dans les étages inférieurs, dès qu'on débouche sur l'extérieur.
Le chargement continue. Le départ est maintenant annoncé pour 18 h, ce qui devrait évidemment nous faire passer au Cap-Charles dans la nuit mais peut-être à Québec après le lever du jour. En prévision de cette nuit je me suis allongé à trois reprises depuis ce matin,sans vraiment dormir beaucoup mais dans l'espoir d'être plus dispos pour les longues heures de veille à venir.

17 h 20. Je viens de terminer la rédaction du dernier chapitre de mon premier blogue (mon séjour à Montréal). Devant moi : dîner, puis départ et longue nuit... Je ne sais pas quand je reprendrai le stylo.

(Le stylo a été repris le jeudi 31 mai, pour la rédaction de la suite que voici.)

Le départ n'a finalement eu lieu qu'à 20 h. Aidé de deux remorqueurs, l'Océan Jupiter et l'Océan Bravo, le Canada Senator est d'abord remonté en direction de la ville et du pont Jacques-Cartier pour atteindre une zone plus large du chenal où il a pu pivoter et commencer sa descente du fleuve. La manœuvre était commandée par un pilote en formation assisté d'un ancien, apparemment au moins aussi âgé que Pierre Marchand.
La température était très douce (la météo avait parlé de 26° sur Montréal) et toute la soirée sur les ailes ou sur le toit a été un vrai plaisir. J'ai même trouvé la possibilité de m'asseoir en m'installant sur la petite plate-forme qui s'élève sur le toit, une sorte de poste de vigie avec un compas emmitouflé. Position presque confortable et en tout cas vue imprenable.
Au fil du fleuve j'ai reconnu les lieux repérés à mon retour du Cap-Charles : Varennes, Verchères... Malheureusement il faisait déjà noir quand nous sommes passés à Verchères. Il n'y aura donc pas de photo du Canada Senator par Marc Piché, à supposer que celui-ci ait été présent. Je n'ai pas pu moi-même photographier Verchères du bateau. Pour profiter le plus possible de la suite et comme je ne pouvais pas parler avec les pilotes (j'avais juste échangé quelques mots avec eux avant le départ), je suis allé me coucher un peu après 22 h.

Posté par michelcargo à 11:32 - 01- 28-29 mai 2007 - Montréal - Commentaires [0]

28 juin 2007

02- Le Canada Senator

Le Canada Senator en bref
Un point de vue de passager


Construit en 1992 dans un chantier polonais, le Canada Senator a changé plusieurs fois de nom.
Compagnie propriétaire : NSB (Hambourg)
Compagnie d'affrètement : Senator Line

Longueur : 202, 50 m
Largeur : 31 m
Tonnage : 31000 t

Fait marquant de l'histoire du navire : le 11 août 2004, près de Québec, le Canada Senator est entré en collision avec un voilier. Sur les 4 occupants, 2 ont perdu la vie. Selon le Bureau de la Sécurité des Transports du Canada :
" L'ENQUÊTE DU BUREAU DE LA SÉCURITÉ DES TRANSPORTS DU CANADA RÉVÈLE QUE LA FATIGUE DE L'ÉQUIPAGE DU MONDISY EST LE PRINCIPAL FACTEUR CONTRIBUTIF DE L'ABORDAGE SURVENU EN 2004 " (BST n° M02/2006)

Comme il est facile de s'en rendre compte sur les photos, l'espace hors-conteneurs, extérieur et surtout intérieur, est très important, en tout cas beaucoup plus que sur le Flottbek. Les plaques placées au-dessus des portes des cabines en témoignent : le navire était prévu à l'origine pour accueillir 12 passagers (nombre maximum pour que la présence d'un médecin à bord ne soit pas obligatoire) dans 8 cabines (4 doubles et 4 simples). Il en accepte actuellement jusqu'à 5 dans 2 cabines doubles et 1 simple (celle que j'ai occupée). Les passagers ont été remplacés par 6 apprentis d'un centre de formation et leur instructeur. On trouve également une salle identifiée comme hôpital et une autre comme dispensaire. Les espaces de circulation intérieure sont très larges : par exemple, à chaque étage, le palier qui borde l'escalier est doublé, de l'autre côté de la cloison, par un couloir dont les deux extrémités débouchent exactement à côté des deux extrémités dudit palier.
Beaucoup de bois à bord, à commencer par les portes donnant sur les ponts extérieurs, dont plusieurs avaient une fâcheuse tendance à gonfler à l'humidité ou à la chaleur. Beaucoup de bois aussi (et d'aggloméré) dans la décoration, qui évoque directement les années 1970, mais les très nombreux fauteuils sont confortables, de même que la literie (j'ignore si l'isolation contre le feu fait appel à l'amiante). Quant aux sanitaires, ils font aussi leur âge ; il m'est arrivé plusieurs fois de voir couler une eau bien brune au lavabo, la douche manquait un peu de pression et la chasse d'eau pouvait faire des caprices (c'est, paraît-il, un phénomène récurrent sur de nombreux cargos), mais ce ne sont là que menus détails et il n'y avait rien à dire sur la propreté. Elément de confort que je n'ai pas eu besoin de tester : la douche était équipée d'un siège rabattable le long de la cloison pour les jours de gros temps.
Pour l'équipage et les passagers, il est facile de se donner de l'exercice en plus des montées et descentes d'escaliers. Les salles de sport sont vastes et bien équipées. Vide au départ, la piscine a ensuite été remplie mais je ne l'ai pas essayée. Quant au sauna, capable d'accueillir une dizaine de personnes, je ne l'ai jamais vu fonctionner.

Sens de la visite guidée dans l'album photos :
1. Extérieur : de l'avant vers l'arrière et de bas en haut

2. Intérieur : de bas en haut en finissant par ma cabine ; les machines seront présentées dans un autre album.

Posté par michelcargo à 12:06 - 02- Le Canada Senator - Commentaires [0]

29 juin 2007

03- 30 mai - Descente du Saint-Laurent

Mercredi 30 mai 2007
Après la pluie...


“ On the road again... ”

Je me suis réveillé à 2 h 20 en passant sous le pont de Trois-Rivières illuminé comme un sapin de Noël. Quand je suis monté un quart d'heure plus tard, le changement de pilote, auquel j'aurais bien voulu assister, avait déjà eu lieu. La journée commençait par une petite occasion manquée. J'ai retrouvé les fumées de Trois-Rivières, la meringue de Notre-Dame-du-Cap... Presque pleine et bien visible au départ de Montréal, la lune était alors cachée par une couche de nuages assez épaisse. Je suis retourné me coucher en réglant la sonnerie à 4 h 15.
A l'heure dite je n'ai pas traîné à m'habiller. Juste le temps de voir par le hublot que nous longions des falaises. Vite, là-haut. Quand je suis arrivé sur l'aile tribord, dans les premières clartés gris sombre, le Cap-Charles était bien en vue, mais... derrière nous. Shit !... Raté... Les arbres, désormais tout en feuilles, me cachaient la maison et je ne suis même pas sûr – il faisait encore vraiment sombre – d'avoir vu le mât aux drapeaux. Certes Delphis et Monique ne s'étaient sûrement pas levés si tôt pour voir passer le Canada Senator et me dire bonjour mais moi je désirais vraiment très fort revoir à partir du fleuve leur petit paradis, même fugitivement. Je m'en voulais beaucoup de ne pas avoir pris une marge suffisante pour me lever à temps. J'essayais de me consoler en me disant qu'heureusement nous allions arriver de jour à Québec et que j'allais sans doute pouvoir saluer Steve...

“ Avec mon p'tit drapeau... ”

Après avoir raté le salut aux Duhamel, je suis resté en poste sur les ailes. Le jour s'est levé peu à peu, terne et sale. Nous avons croisé deux bateaux : le Maria Desgagnés et le Genoa Senator. Salut collègue ! A 5 h 45, dans le lointain, sont apparus les ponts de Québec. Un peu avant d'arriver j'ai engagé la conversation avec le pilote, sorti prendre l'air, et lui ai dit mon espoir d'apercevoir Steve Geronazzo et, peut-être, Speedo-Marc Boucher.
Nous sommes passés sous les ponts à 7 h 30. Mes jumelles étaient braquées sur la marina et le petit parc à l'embouchure de la rivière Chaudière. Mon drapeau québécois bricolé était prêt (un tuteur en bambou comme hampe, le drapeau bloqué par deux demi-bouchons de liège maintenus avec du sparadrap...), j'avais sur la tête la casquette rouge convenue... Vide ! Tout était vide... Puis est apparu un homme assez âgé. A l'évidence ce n'était pas Steve. A ce moment-là le pilote est sorti de la timonerie. “ Il ne doit pas rester très loin. On va le saluer... ” Il a actionné à deux longues reprises la sirène du Canada Senator. Dans le petit parc l'homme a levé le bras. J'ai agité mon drapeau. Qu'il ne soit pas perdu pour tout le monde... Cinq minutes, et la marina disparaissait derrière nous. Il commençait à pleuvoir. Re-raté... Re-shit...
Peter et moi sommes descendus prendre le petit-déjeuner, avalé en un petit quart d'heure : pas question de manquer le passage devant les hauts-lieux de Québec !... Est-ce que le Canada Senator avait mis le turbo ? Quand je suis ressorti sous la pluie (pas battante, c'est vrai, mais la pluie quand même...), plus de Plaines d'Abraham, plus de citadelle, les terrasses de Lévis étaient passées et nous arrivions au funiculaire du Petit Champlain. Sur le toit, à la vigie, j'ai agité deux ou trois fois mon drapeau au hasard, et je l'ai coincé dans les cordages, pour prendre une photo du Château Frontenac qui s'enfuyait et faire un tour d'horizon avec mes jumelles. Sur la rive sud, un homme avec un sac à dos rejoignait un parc de stationnement. Un shipspotter ? Et puis, juste après, j'ai aperçu la vedette qui regagnait le port après le changement de pilote. Je ne l'avais pas vue arriver. Je n'avais pas remercié le pilote partant, je ne lui avais pas dit au revoir, je ne lui avais pas demandé son nom... Je suis redescendu de mon perchoir. “ Avec mon p'tit drapeau, j'avais l'air d'un con, ma mère, Avec mon p'tit drapeau... ” Pas question pour moi de Marinette, mais Brassens savait bien dire les choses.
L'île d'Orléans, déjà. Les riches maisons de Sainte-Pétronille sont pour la plupart cachées par les arbres. La différence est spectaculaire avec la vue d'il y a un mois : même la grisaille de ce matin mouillé ne parvient pas à gommer complètement la palette des différents verts. Je signale à Peter la chute de Montmorency avant qu'elle ne disparaisse, je lui restitue mes informations sur la ligne à haute tension sous laquelle nous passons bientôt, je prends deux ou trois photos et à 8 h 15 je regagne ma cabine et mon lit. Au départ de Montréal, sur mes lèvres, le Lac Majeur était en compétition avec le Petit Bonheur de Félix Leclerc, le “ régional de l'étape ”. J'imaginais alors le plaisir de reprendre ce refrain pendant que nous longerions l'île d'Orléans (curieusement, je n'y avais pas pensé à l'aller). En écrivant ce récit le lendemain des faits, je réalise qu'à aucun moment, hier matin, il n'y a eu de Petit Bonheur, et si peu d'île d'Orléans. La neige avait fondu, changée en un crachin quelque peu poisseux. Belote, re-belote et dix de der...

TROIS SEMAINES APRÈS...

Une fois de retour à la maison, je suis évidemment allé consulter le site de shipspotting. Grosse surprise et grande émotion : Steve Geronazzo s'était bien levé de bon matin pour venir à notre rendez-vous, mais les embouteillages du début de journée l'avaient empêché de rejoindre à temps la marina à l'embouchure de la rivière Chaudière. Mais il avait quand même pu prendre des photos du Canada Senator... et de ses passagers (voir l'album photos). Quelques jours après, un courriel de Jacques Trempe, autre shipspotter, m'apprenait qu'il avait manqué de quelques minutes notre passage devant Cap-Rouge et la plage Jacques-Cartier. Quand je disais que le Canada Senator m'avait semblé mettre le turbo... En tout cas, grand merci à vous, Steve et Jacques. Quelque chose me dit que nous sommes appelés à nous retrouver...

TRANSMUTATION ALCHIMIQUE

A 9 h 30, retour sur l'aile bâbord, la moins exposée à la pluie. Je vais y rester sans interruption, sauf le temps des deux repas, le plus souvent en compagnie de Peter, jusqu'à 18 h 30. Il pleut toujours mais le plomb plutôt uniforme du passage à Québec se transforme petit à petit au fur et à mesure de la descente du fleuve. Au fil de cette transformation la pluie elle-même se fait plus légère et disparaît. Se met alors en place un tableau changeant tout en nuances de gris où la brume et les nuages estompent et gomment les surfaces et les frontières entre le fleuve et la terre, entre les différents plans horizontaux et verticaux de la rive nord, entre la terre et le ciel. Peter et moi partageons notre émerveillement et prenons photo sur photo. Nous approchons déjà du Saguenay quand nous croisons le cargo bulgare Malyovitza. Vision irréelle d'un bateau dans les nuages... A certains endroits les collines semblent enchevêtrées comme les îlots de la baie d'Along.
Les heures qui passent sont pour moi entrecoupées d'échanges avec le pilote embarqué à Québec. Le voyant le journal à la main, j'ai amorcé la conversation en l'interrogeant sur le sujet qui agite actuellement les Québécois : vont-ils devoir retourner aux urnes quelques mois seulement après les dernières législatives ? Il m'invite à entrer avec lui dans la timonerie mais, même si le capitaine n'est pas présent à ce moment-là, je préfère décliner l'offre pour ne pas enfreindre les consignes : j'ai deux semaines à passer sur le Canada Senator... J'accepte quand même la tasse de café proposée.
Thierry Richard est lui-même shipspotter, sous le pseudo de Thalassa et il réagit évidemment au quart de tour quand je lui parle de mes contacts avec Steve ou avec les Duhamel. De plus, il a travaillé quelques mois aux Chantiers de l'Atlantique, à Saint-Nazaire, où il était chargé du contrôle qualité des équipements de sécurité sur les paquebots de croisière en construction pour la Caribbean. Marié à une prof de lycée de la ville, son frère enseigne à l'école des Mines de Nantes. Pour un peu nous nous découvririons des connaissances communes...
Quand nous atteignons l'embouchure du Saguenay, Thierry Richard nous fait remarquer la différence très nette de couleur entre le Saint-Laurent et les eaux venues du lac Saint-Jean. Juste à ce moment, et précisément sur cette ligne de rencontre des eaux, nous avons le temps de voir à deux reprises un aileron de marsoin. C'est exactement ce que j'avais vu à l'aller, du Flottbek, sans oser en parler car je n'étais pas sûr de moi. En revanche, jusqu'alors, aucun bélouga, contrairement à mes attentes et aux prévisions du pilote qui nous a annoncé aussi la présence très probable de baleines après Tadoussac.
Baie-Sainte-Catherine et Tadoussac sont noyés dans la brume qui empêche la vue de pénétrer le fjord. Sur tribord, l'îlot qui porte un phare et deux maisons est un peu plus visible car plus proche, mais il est hors de question d'entrevoir la rive sud. En revanche, devant nous, les choses semblent s'améliorer. Au-dessus du bateau qui nous précède, et dont nous nous sommes rapprochés, une bande de ciel bleu est apparue, qui amène un changement de lumière bienvenu.
Pendant que nous déjeunons, ce changement s'accentue et, à partir de midi, le soleil et le bleu l'emportent progressivement. Et voici les bélougas ! A bâbord, à tribord, ils se succèdent, parfois par groupe de quatre ou cinq. Leurs dos blancs brillent au soleil lors de leurs rondes et paisibles apparitions. Nous en voyons jusqu'après les Escoumins où, à 14 h 30, la vedette rouge de ramassage récupère tour à tour le pilote du cargo coréen C. Friend puis Thierry Richard. Celui-ci m'a laissé sa carte, je lui ai donné mon adresse courriel et celle de mon blogue. Nous nous saluons et nous promettons de reprendre contact par internet.
Après être venu tout près de la côte nord, le Canada Senator se rapproche de la rive sud. Nous gardons le C. Friend en ligne de mire et le dépassons un peu avant 16 h. Le passage devant l'île du Bic me rappelle notre promenade dans le parc, en 1998, avec Jacques et Jo-Anne, et le somptueux coucher de soleil observé à partir du belvédère de Saint-Fabien-sur-Mer. Me revient aussi l'image de ce cadavre de petite baleine déposé par la marée descendante au sommet d'une colonne de rocher. Drôle de cheminée de fée ! Thierry Richard, ce matin, nous a montré aussi une photo des restes d'une baleine accrochée à un bateau (à Montréal j'ai lu que dernièrement un navire était arrivé dans le port en traînant un cadavre de 40 tonnes). Il m'a dit aussi que les collisions entre bateaux et grosses baleines ne sont pas si rares, alors que les bélougas ne se laissent jamais heurter. Pour nous aujourd'hui le risque semble nul car – nouvel espoir déçu, mais l'occasion peut se représenter – il n'y a pas trace d'un souffle ou d'un aileron à la surface.
A peu près à la hauteur de Rimouski, la surface du fleuve est barrée par des lignes parallèles moirées, perpendiculaires à son cours, du plus bel effet.

“ C'est un petit bonheur... ”

A 18 h 15, alors que nous longeons un champ d'éoliennes, nous dépassons un pétrolier à vide, le Cap Pierre, reparti – où ? – faire le plein. A ma gauche le symbole des énergies fossiles appelées à se tarir. A ma droite l'émergence des nouvelles technologies liées à la nature, mais pour quelle capacité de production en réponse aux besoins de notre modèle de développement ? Pendant que Peter et moi évoquons les différences entre l'Allemagne et la France en matière d'éoliennes, nous avons presque en même temps le regard attiré, à quelques dizaines de mètres, par le mini-geyser si caractéristique du souffle d'une baleine. Deux fois encore la nuée jaillit. Puis apparaît, s'enroule et disparaît le dos de notre visiteuse. Nous restons tous deux l'œil rivé sur la zone de l'apparition, mais en vain. Elle a replongé. Il est vrai qu'elle a largement la place : comme l'indique le capitaine à Peter, elle dispose à cet endroit d'une profondeur de 300 mètres. Le Cap-Charles est déjà bien loin où nous sommes passés ce matin, m'a dit le deuxième pilote, avec moins de 30 centimètres d'eau sous la coque !
Brève mais belle rencontre qui met un terme très optimiste à une journée plutôt morose en son début.

Posté par michelcargo à 12:22 - 03- 30 mai - Saint-Laurent - Commentaires [0]

04- 31 mai

Jeudi 31 mai 2007
L'ouverture aux possibles


RETOUR AU TEMPS DU BATEAU

6 h 30. Pour savoir quel jour nous sommes, je viens de feuilleter les dernières pages de mon journal. Preuve que la coupure avec la terre est déjà bien effective. Levé à 5 h, je suis allé faire le tour des ailes extérieures (je ne suis pas encore entré dans la timonerie), le temps de prendre le frais (7,5° affichés à l'abri), d'apercevoir au loin des terres, sur les deux bords, et deux bateaux dont un très gros porte-conteneurs de la MSC malheureusement trop éloigné pour que je puisse le photographier. Puis j'ai transféré sur l'ordinateur les photos d'hier. Le mauvais haut-parleur de l'ordi diffuse du blues. En attendant le petit-déjeuner, j'ai commencé la relation des événements depuis le départ de Montréal. Dehors la brume gagne. La mer est plate.

PREMIÈRE VISITE À LA TIMONERIE

9 h 30.
Après le petit-déjeuner, Peter et moi sommes montés sur l'aile tribord, abritée du vent. Grisaille légère, fraîcheur. Nous avons beaucoup parlé (enfin, surtout lui, mais je participe par mes questions). De ses voyages, de bateaux, de son travail... Le courant passe bien entre nous, même si mes possibilités d'expression sont limitées (mais je me lâche de plus en plus, sans crainte des incorrections : j'ai même été capable de lui expliquer le titre de mon blogue du voyage aller !).
Avant de redescendre à la cabine, je viens, pour la première fois, d'entrer dans la timonerie (finalement je crois que ce mot est plus exact que “ passerelle ”). Pendant que Peter et moi bavardions, l'officier de quart était le troisième officier, philippin, que je n'ai jamais vu à la table des officiers, dans notre salle à manger : d'un navire à l'autre les comportements se ressemblent. Pendant de longs moments la timonerie est restée vide. J'avais déjà fait le même constat hier en fin de journée et j'en avais été surpris car, sur le Flottbek, il y avait toujours quelqu'un présent, sauf pendant de brefs instants. J'ai pris en note la position et repéré un peu les lieux pour mes relevés ultérieurs. Même si les appareils diffèrent un peu de ceux du Flottbek, je n'aurai pas de peine à m'y retrouver. J'ai ainsi pu voir que les terres aperçues ce matin étaient l'île d'Anticosti et l'extrémité de la Gaspésie. Nous nous dirigeons vers le détroit de Cabot, cap à l'est-sud-est (120°), pour passer entre Terre-Neuve et le Nouveau-Brunswick. Peut-être allons-nous raser le cap Ray, à la pointe sud-ouest de Terre-Neuve, comme à l'aller, car le capitaine nous a informés tout à l'heure que nous allions emprunter la route nord, l'arc de grand cercle, pour arriver en Europe près du cap Saint-Vincent, à la pointe sud-ouest du Portugal. Il est donc certain que nous ne verrons pas les Açores. Cette nouvelle m'encourage à m'en tenir à l'état d'esprit que j'ai résolu d'adopter hier soir et que j'exposerai plus loin...

NE RIEN ATTENDRE...

16 h 45.
Retour du pont F (les ailes, la timonerie et l'espace arrière). Alerté par Peter qui a vu le souffle, j'ai eu le temps d'apercevoir l'aileron dorsal mais la dame n'a pas reparu. Discussion entre nous non sur le sexe des anges mais sur celui des baleines : féminin en français, le mot est masculin en allemand. Et en anglais ?
Depuis le début de l'après-midi d'hier, Petit Bonheur et Lac Majeur avaient refait surface. Après la première baleine du retour, je n'en ai pas guetté de nouvelle ni attendu le coucher du soleil mais je suis revenu à ma cabine pour aller au lit très tôt. En repensant à cette journée, j'ai pris conscience que mes attentes étaient beaucoup trop précises et ne prenaient pas assez en compte les impondérables. En partant de Montréal tout en fin de journée et encouragé par le temps magnifique ainsi que par les prévisions météo de la radio (pour Montréal) et du pilote le plus âgé, je m'imaginais un lever de soleil radieux avec Québec en toile de fond. Je voyais Steve Geronazzo agiter le bras au bord de la marina, un ou deux autres shipspotters sur les terrasses de Lévis ou un peu plus loin. Je rêvais même de passer le Cap-Charles au clair de lune à défaut de pouvoir saluer Delphis et Monique. En fait, ma déception était à la mesure de mes attentes (et aussi de mes erreurs de synchronisation). Je broyais vraiment du gris en quittant Québec, essayant juste de ne pas faire mauvaise figure devant Peter qui pourtant, je le voyais bien, compatissait. Et puis le gris s'est transformé par lui-même, la transmutation s'est opérée alors même que je croyais la journée fichue. L'allégresse est revenue à petits pas, celle qui m'a habité pendant tout le voyage aller. J'ai justement repensé à la semaine sur le Flottbek, si pleine intensément. J'ai réalisé que, n'attendant rien, j'espérais tout et, partant, ne pouvais être que comblé.
Depuis que j'ai entamé hier soir cette réflexion, poursuivie aujourd'hui, j'en suis venu à modifier complètement ma façon d'envisager les deux semaines à venir. Je sais que je ne verrai pas les Açores et j'en prends mon parti. Gibraltar, je connais déjà, alors, si nous passons de nuit... Quant au reste : les îles Eoliennes, l'Etna, le Stromboli, Capri, le Vésuve... on verra bien. A ma grande surprise je suis en train de me détacher de ces images – ces fantasmes – que j'ai en tête depuis des mois. Je suis en train de retrouver cet état de disponibilité qui était le mien à bord du Flottbek, cette ouverture aux possibles qui n'empêche pas sans doute la survenue de déceptions ou d'événements malheureux mais qui prédispose à profiter pleinement du meilleur (Carpe diem !) et à mieux faire face au pire. D'ailleurs les menus événements de ce jour m'ont facilité cette mutation, ce changement d'approche que j'ai bien l'intention d'étendre si possible à la vie de tous les jours, une fois rentré.

“ Le soleil a rendez-vous avec la lune... ”

Que s'est-il donc passé aujourd'hui ? Je suis resté longtemps dehors, sur les ailes, sur le toit ou bien encore, ce soir, guidé par Peter, sur le pont arrière, sous les conteneurs et juste au-dessus du sillage. Temps froid et gris toute la matinée. Normal : nous approchions de Terre-Neuve et de ses Grands Bancs. Il fallait nous attendre, comme à l'aller, à deux jours sans soleil, à devoir nous équiper très chaudement pour sortir. Tout faux, ou presque ! Nous sommes bien passés à proximité du cap Ray, au sud-ouest de Terre-Neuve (un peu plus loin qu'il y a un mois), mais cette fois j'ai vu la côte sous un soleil éclatant. Nous avons même pu apercevoir l'agglomération de Port-aux-Basques, où arrivait un ferry. Seules quelques plaques de neige s'accrochent encore sur les hauteurs. Tout l'après-midi a été baigné de bleu. Avec la mer toujours plate on se serait cru en train de longer la Corse (quelques degrés et le maquis en moins) ! Peter et moi, même pendant le dîner, n'avons cessé de nous extasier sur ces conditions inespérées.
J'avais en mémoire les propos du capitaine du Flottbek, selon qui on ne rencontre jamais de baleines dans ces parages, aussi je n'en guettais guère. Et voilà-t-il pas, comme je l'ai signalé plus haut, que nous avons eu droit à une nouvelle rencontre ! Une fois de plus il arrivait le contraire de ce que j'escomptais. (Surtout, maintenant, ne pas attendre ma baleine quotidienne !)
C'est donc après le dîner que Peter m'a fait découvrir le pont arrière, un peu en courants d'air. Il y en avait encore pour un bon moment avant le coucher du soleil, aussi je suis remonté à ma cabine. Quand je suis redescendu, vers 19 h 30, le soleil était encore visible mais il n'a pas tardé à disparaître derrière une couche de nuages ou de brume qui venait de se former sur tout l'horizon à l'exception du secteur sud. De belles couleurs, mais pour le plongeon attendu de la grosse boule rouge dans la mer, c'était raté. Je suis alors passé par ma cabine déposer jumelles et appareil photo, dont j'estimais ne plus avoir besoin au moment d'aller prendre mes relevés. Mais aussitôt qu'arrivé au pont F j'en suis redescendu quatre à quatre car je venais de découvrir, en remplacement du coucher de soleil manqué, un splendide lever de lune. Juste devant nous, au sud-est, le disque roux parfait était en suspension au-dessus de l'horizon bleu nuit. J'ai bien tenté quelques photos mais elles ne donneront rien en raison du manque de lumière. Qu'importe ! J'ai l'image dans les yeux mais je n'attends pas de nuit illuminée par la pleine lune : un coup d'œil par le hublot vient de me faire apercevoir des nuages apparemment épais. Morale de cette journée : ne jamais viser le zig en pensant qu'il va s'y passer quelque chose, c'est dans le zag qu'il va survenir autre chose. Et lycée de Versailles, comme aurait dit le regretté Béru.
Horreur ! Il est déjà 23 h (nouvelle heure car pour la première fois, ce soir, nous avançons nos montres). Emporté par ma plume et la trompette d'Armstrong, je n'ai pas vu le temps filer. J'en serai quitte demain pour une sieste (Inch' Allah !) mais je voudrais aussi pousser plus loin la mise au clair de ma réflexion sur l'ouverture aux possibles (enfin, peut-être...). Au lit.

Posté par michelcargo à 15:05 - 04- 31 mai - Commentaires [0]




05- 1er juin

Vendredi 1er juin 2007
Coulent les heures...


BALEINES ET DAUPHINS À GOGO


9 h 45. Bonne nuit, avec quelques courts réveils dont l'un, à 4 h 30, entre chien et loup, m'a permis de voir la lune près de plonger dans l'océan, aussi rouge et ronde qu'hier soir. Au lever, le ciel était légèrement nuageux mais, venu de l'arrière, le bleu semblait nous rattraper. Cette impression s'est confirmée et, pendant le petit-déjeuner, le soleil est apparu. J'avais tiré le rideau pour mieux profiter de la mer. Bien m'en a pris car cela m'a permis de voir ma première baleine de la journée, pas très loin.
Passage à la cabine après le petit-déjeuner et appel de Peter, déjà monté au pont F : plusieurs baleines sur bâbord ! Je n'ai pas mis longtemps à m'habiller ! Souffles et ailerons étaient en effet bien là, quatre ou cinq baleines qui croisaient notre route. Puis une autre, un peu plus tard, sur l'avant, et encore une autre, tout près, sur tribord. Celle-là n'est apparue que deux fois, avec un souffle très puissant, mais elle a été aussitôt relayée par un petit bancs de dauphins (juste les ailerons à la surface, sans sauts hors de l'eau). Nous avons vu un autre banc, plus important mais aussi plus éloigné, dans les minutes qui ont suivi. Et tout cela sous un soleil radieux, avec une température presque douce (8°) en raison d'un vent quasiment nul, et par mer plate. Quel début de journée !

PENCHANT À DROITE (effet de mode ?)
ET LÉGER ROULIS


Pour Peter, tout à l'heure, j'employais la comparaison suivante : le Flottbek et le Canada Senator me font penser à mes deux dernières motos, le Flottbek à la Yamaha, plus nerveuse, et le Canada Senator à la BMW, puissante, très stable et confortable. Une chose m'a intrigué alors que nous étions là-haut tout à l'heure : l'angle du mât avant avec l'horizon montrait que, de façon constante, le navire gîte un peu sur tribord. Impression confirmée par le cadran extérieur au-dessus de la porte de la timonerie, qui indique une gîte de trois à quatre degrés. Peter m'a apporté l'explication, qu'il tient du chef-mécanicien : ce penchant à droite (ou à gauche, en d'autres temps) dépend du remplissage des réservoirs de fuel lourd. Je n'en connais pas la contenance mais quand on sait que le plein a été fait à Fos-sur-Mer (ce qui m'étonne d'ailleurs un peu car j'aurais tendance à penser que le carburant coûte moins cher au Canada qu'en Europe) et que le Canada Senator consomme entre 70 et 75 tonnes de fuel par jour, on comprend aisément l'incidence sur l'assiette du bateau. Peter ne sait pas si des ballasts peuvent permettre de rétablir au moins en partie l'équilibre.
Baleine volante ! J'avais coincé entre le verre et le cadre du tableau accroché au-dessus de la banquette la peinture de Jeanne représentant une baleine et le poisson Nemo. La feuille vient de se décrocher et de se poser en vol plané à mes pieds. Je la replace en prenant bien soin cette fois de la fixer en bas du cadre.
De l'aile bâbord, Peter et moi regardions tout à l'heure le ruban ondulant de fumée jaunâtre que nous laissons loin derrière nous à hauteur constante. Peter m'a dit qu'à Gibraltar, vu le grand nombre de bateaux, une nappe de même couleur flotte parfois sur une grande surface. Et pourtant le transport par bateau est de loin le moins polluant qui soit. Je lisais à Montréal les chiffres comparatifs de la production de CO2 pour les différents moyens de transport. Pour une tonne transportée, le cargo en produit 9 grammes, le train 20, le camion 140 et l'avion 1 kilo !
En ce moment le Canada Senator est animé d'un léger roulis, très lent. J'espère que ces mouvements beaucoup plus mous que ceux du Flottbek ne vont pas me rendre malade. Je n'en suis pas pour l'instant à reprendre du Mercalme mais... Vigilance !
... Je viens de regarder par la fenêtre : la mer est soulevée par un peu de houle, ce qui explique les mouvements du bateau.
Il doit y avoir à bord un petit problème de chauffage. Avant-hier soir et hier matin il faisait plutôt frais dans les cabines et les coursives. Hier après-midi la température y était trop élevée, au point que j'ai entrouvert le hublot réglable. Et ce matin, à nouveau, il vaut mieux enfiler une épaisseur supplémentaire.

DES QUESTIONS EXISTENTIELLES

16 h. Je viens de passer un peu plus d'une heure sur le pont F : relevés, observation de deux bateaux au loin sur tribord, bain de soleil (bien couvert et à l'abri du vent, quand même), dont une partie en compagnie de Peter. J'ai vu une nouvelle baleine (deux petits souffles et puis s'en va) puis nous avons rencontré un très nombreux banc de dauphins qui se contentaient de venir faire écumer un peu la surface. A peine de temps en temps pouvions-nous voir un aileron. Ce sont toujours les mêmes conditions idéales de navigation. D'après Peter, nous nous trouvons dans un important système anticyclonique. Peut-être les choses changeront-elles un peu demain quand nous atteindrons la zone de rencontre entre le courant du Labrador et le Gulf Stream. We will see, on verra bien... C'est le refrain que Peter et moi avons adopté. (A propos d'“ on verra bien... ”, je remets à plus tard la suite de mes réflexions sur le sujet.)
On vient de m'apporter le pack de bière (allemande, évidemment) que j'avais commandé. Il serait étonnant que je boive les 24 bouteilles d'ici Gênes. J'offrirai le reste à l'équipage. Grave problème en attendant : les bouchons ne se dévissent pas. Comment faire pour ouvrir les bouteilles ?

Ainsi passent les heures et leurs interrogations métaphysiques...

Posté par michelcargo à 19:29 - 05- 1er juin - Commentaires [0]

06- 2 juin

Samedi 2 juin 2007
Une journée bien ordinaire


ON N'ARRÊTE PAS UNE MINUTE !


11 h. Résumé de la matinée d'aujourd'hui :
- Lever assez pénible à 7 h 15. Je l'avais lu et cela se confirme : on se rend bien compte du raccourcissement des journées. En fait, ce sont les nuits qui diminuent. A propos de cette nuit : j'ai été réveillé – mais juste un petit moment – par la pleine lune qui éclairait presque la cabine a giorno.
- Après le petit-déjeuner, longue station avec Peter sur l'aile bâbord. De 4,5° hier soir, la température est remontée dans la matinée jusqu'à 14°. Depuis ce matin, ciel typique de l'Atlantique Nord par beau temps : bleu et blanc avec des cumulus assez bas. Nous avons vu notre (première ?) baleine du jour, sur une mer animée d'une légère houle de côté, avec de petites crêtes blanches. Depuis hier soir nous faisons cap presque complètement à l'est (95°) alors qu'auparavant nous étions plutôt est-sud-est. Peter m'a dit que nous étions descendus dans le sud des Grands Bancs pour éviter d'éventuels icebergs. Devant nous, sur la même route, par trois-quarts avant, un gros cargo américain de 276 m qui va comme nous à Gioia Tauro.
- Peter m'a invité à l'accompagner sur l'avant où nous sommes restés tout un moment. Même impression que sur le Flottbek : assez rapidement (dès le quart de la longueur du bateau, au bout d'une cinquantaine de mètres, je pense), on n'entend plus le moteur et il n'y a plus aucune vibration. Vers le milieu du bateau le bruit des vagues, plus fort sur l'avant, n'arrive que très atténué. Tout à l'avant, un homme d'équipage travaillait au kärcher. Est-ce parce qu'il est plus grand, ou plus vieux, ou pour d'autres raisons, mais le Canada Senator me semble moins que le Flottbek entretenu dans un état de propreté impeccable. Il est ainsi possible de me suivre partout à la trace sur le bateau en raison des marques caractéristiques laissées par mes semelles. Je vais en changer... Selon Peter, le bateau est certainement très solide mais il souffre d'un manque de soin dans ses finitions, imputable au chantier polonais où il est né. Je me garderais bien de prendre parti.
Sur l'avant, nous avons retrouvé l'un des autres passagers venus du Québec : un moineau présent sur le bateau au moins depuis la Gaspésie. Hier j'ai vu aussi une espèce de mésange et une sorte de merle. Hier soir aussi, tout autour du bateau, passaient et repassaient de très nombreux oiseaux, le plus souvent au ras des vagues. Les mêmes qu'à l'aller (enfin, quand je dis les mêmes...). Comme nous n'en avions vu aucun auparavant, je doute fort qu'ils nous accompagnent depuis le départ en passant la nuit sur le bateau. D'ailleurs, ce matin, il y en avait beaucoup moins et ils ont ensuite complètement disparu.
- A 10 h (midi UTC), j'ai procédé à mes relevés puis Peter m'a rejoint dans ma cabine pour voir les photos du Flottbek et celles que j'ai prises – quel jour, déjà ? Ah oui ! mercredi – dans le Saint-Laurent. Les photos prises dans la brume reflètent bien l'atmosphère complètement onirique qui régnait un peu avant le Saguenay. J'ai ouvert mon journal quand je me suis retrouvé seul et il est déjà l'heure du déjeuner. Quelle vie, on n'arrête pas une minute !

LE PLAISIR DU POINT G

12 h 45.
Un grand bol d'air après le déjeuner et je me prépare à faire la sieste. Il y a quelques minutes, le capitaine vient de dire à Peter que nous devrions être à Gibraltar mercredi vers 18 h. Si cela se confirme (mais on verra bien...), nous avons des chances de voir beaucoup de bateaux sous une bonne lumière.
Lors de ma sortie au grand air, je suis monté un peu sur le toit, comme je le fais souvent, mais sans m'installer au poste de vigie. Il m'est venu ce matin une comparaison un peu osée à propos de cet endroit situé au-dessus du pont F. J'ai là-haut mon point G. Pas toujours satisfaisant, en raison du vent ou de la difficulté à trouver la bonne position, mais source, par moment, de plaisir intense quand il permet, entre blanc et bleu éclatants, d'atteindre à la plénitude des sensations, à la plénitude des visions extérieure et intérieure. Même le Lac Majeur, en ces instants, reste en-deçà du ressenti.
Et maintenant, snooze...

30 NŒUDS DE VENT, SANS SECOUSSES


20 h 30.
Rien de spécial à signaler pour cet après-midi : sieste, stations au pont F, lecture (je me suis remis dans Proust hier), saisie sur l'ordinateur du chapitre 3 du Saint-Laurent (j'avais saisi hier le chapitre 2).
La température continue de monter (16°) mais le vent se renforce. Il y a quelques minutes il oscillait entre 23 et 30 nœuds. La mer est un peu plus hachée et blanchissante. Il se confirme que le Canada Senator est très stable. Dans les mêmes conditions, le Flottbek aurait très certainement pioché assez violemment, alors que nous marchons à plus de 18 nœuds sans secousses, avec tout au plus de légers balancements.
J'avance à nouveau ma montre d'une heure et je me couche. Nous avons déjà rattrapé la moitié du décalage avec la France et nous devons avoir franchi le milieu de l'Atlantique. Il faudra que je regarde demain la carte générale...

Posté par michelcargo à 19:49 - 06- 2 juin - Commentaires [0]

07- 3 juin

Dimanche 3 juin 2007
Un dimanche bien tranquille

DIMANCHE, JOUR DE MÉNAGE


9 h 45. Nuit moyenne où je suis resté longtemps éveillé sans avoir le courage de monter au pont F. Une gorgée d'air frais avant le petit-déjeuner, juste le temps de jeter un œil au thermomètre : 17°. Pourtant le ciel est assez couvert et le vent soutenu. Mais le Canada Senator taille la route, imperturbable.
Depuis le petit-déjeuner, station à l'extérieur sur le pont F, à l'abri du vent, avec Peter. Conversation à bâtons rompus sur de multiples sujets : les passagers de son voyage aller, la situation économique de la Pologne et les relations germano-polonaises, la réunification de l'Allemagne, and so on... Je ne dis pas que je n'ai plus aucune difficulté mais je tombe de moins en moins souvent dans les trous d'incompréhension qui, voilà deux jours encore, m'obligeaient à l'interrompre ou à feidre de comprendre en faisant l'impasse sur telle ou telle partie de son discours. Que n'ai-je eu la possibilité d'une immersion complète en milieu anglophone (ou germanophone, ou hispanophone...) !
Le dimanche est jour de ménage sur le Canada Senator. En ce moment même, deux matelots passent le balai sur le palier (ma porte est restée ouverte, comme il se doit). Deux autres étaient tout à l'heure dans la timonerie. L'un d'eux prenait les poussières (comme aurait écrit Simenon), dans la large rainure en bas des vitres inclinées, avec un pinceau et une feuille de papier. J'en ai croisé un autre encore avec un aspirateur. Pendant que j'étais là-haut, mes serviettes de toilette ont été changées.
Cette activité permet de voir les hommes d'équipage, que je rencontre beaucoup moins que sur le Flottbek. La taille du bateau y est sans aucun doute pour beaucoup mais j'ai l’impression que le nombre d'Allemands à bord compte aussi. La séparation me semble encore plus nette que sur le Flottbek. Un Allemand pourtant, qui travaille aux machines (mais j'ignore son grade) me semble un peu à part. Il ne prend pas ses repas dans notre salle à manger mais dans celle de l'équipage philippin. Je l'ai croisé pour la première fois avant-hier et ne l'ai revu qu'une fois depuis, sans qu'il réponde à mon salut. Peter m'a dit qu'il a 53 ans. Je lui en donnais 10 de plus. (J'ai découvert par la suite que cet homme n'était pas officier, qu'il occupait la cabine la plus proche de la mienne et qu'il n'était pas si ours que cela. Un autre Allemand sans grade – qui mangeait à une table voisine de la nôtre – travaillait aussi aux machines.)
Le capitaine J. Stellmacher (45 ans) effectue son dernier voyage au long cours et c'est un supplément : cette rotation Gênes-Montréal devait être assurée par son successeur mais celui-ci s'est cassé la jambe chez lui pendant ses vacances. Notre capitaine va prendre sa “ retraite ” à Brême comme pilote.
Pas de baleine en vue pour l'instant. Lorsque je suis monté au pont F avant le petit-déjeuner, Peter s'y trouvait déjà. Alors que nous nous apprêtions à redescendre il a aperçu une troupe de dauphins assez éloignée mais je n'ai pas pu, pour ma part, les localiser. Plus tard, peut-être, inch' Allah !
De ma table, la vue sur l'extérieur est toute troublée car les hublots sont couverts d'embruns. La mer est un peu plus agitée et le vent fort (tiens, nous venons sans doute de passer sur un nid de poule – d'eau ! ah ! ah ! – qui a provoqué une petite secousse, mais à rien à voir avec les coups de bélier du Flottbek). Finalement, une bonne pluie pourrait faire du bien pour rincer tout ça.

ENVOYER UN COURRIEL ? PAS SI SIMPLE...

16 h. A 14 h 30 je suis remonté au pont F après la sieste et après avoir placé sur une clé USB le message que je voulais adresser à Geneviève. L'officier de quart (celui qui m'a donné les consignes de sécurité et fait visiter le bateau) m'a renvoyé au capitaine qui devait être à la timonerie à 15 h. Nouvelle visite à l'heure dite. “ Il doit être au salon. ” Là, je trouve seulement le chef-mécanicien qui me demande ce que je cherche. Je le lui explique. Je n'ai pas compris tous les détails de ce qu'il m'a dit mais une chose est parfaitement claire : ma demande n'est pas la bienvenue et je ferais mieux de ne pas insister. Je n'insisterai donc pas et je le regrette fort pour ma chère et tendre. Pourvu que je puisse, à proximité du Portugal ou de l'Espagne, activer ma nouvelle carte de téléphone et passer un petit coup de fil...
J'ai profité de ma rencontre avec le chef-mécanicien pour lui demander si je pourrais visiter la salle des machines dans la semaine. “ On verra s'il y a des possibilités... ” Là encore j'ai compris que l'enthousiasme n'était pas débordant. On est loin de l'invitation affichée dans la salle à manger par le chef-mécanicien du Flottbek dès le deuxième jour de la traversée, loin des courriels et du coup de téléphone gratuits...
En fin de matinée, Peter a eu la confirmation que l'escale de Salerne devrait être annulée. Quant à celle de Gioia Tauro, elle est toujours sujette à des impondérables : le port fonctionne au maximum de ses capacités et il n'est pas rare que des bateaux doivent attendre à l'ancre leur tour d'accoster. On verra bien...
J'ai fini de saisir sur l'ordinateur tout ce qui concernait le voyage aller. Je vais maintenant essayer de rattraper la course du Canada Senator depuis que j'ai commencé à y écrire. On verra bien...

TOUT VIENT À POINT...

18 h 35. J'ai attendu le dîner (repas froid le dimanche soir, c'est l'usage sur le Canada Senator) en compagnie de Peter. Il m'a confirmé mes impressions sur le fait que les passagers sont actuellement tolérés sur le Canada Senator, sans plus. A l'aller, les autres passagers et lui ont dû demander quatre fois au chef-mécanicien à visiter la salle des machines et la visite a été expédiée en moins d'un quart d'heure, sans que les questions posées obtiennent de réponses. Peter m'a dit que ce chef-mécanicien est un Allemand de l'Est et il n'est pas loin de penser qu'il y a un lien de cause à effet entre son origine et son manque d'ouverture (c'est peut-être quand même un peu rapide comme appréciation...). Quant au capitaine, il a été moins sévère à son égard, sans le classer parmi les plus accueillants de tous ceux qu'il a rencontrés. A certains indices, je crois pour ma part qu'il y a chez cet homme un fondd'anxiété et de timidité.
A table, nous avons continué à parler beaucoup. J'ai raconté à midi les faits marquants du Dakar de Pascal et nous avons poursuivi ce soir nos échanges, entre autres choses, sur les techniques d'écriture (choix du narrateur, du système temporel, etc.). C'est incroyable ce que j'arrive à dire avec mes faibles moyens. Ah oui alors, si seulement j'avais pu bénéficier dans le passé d'un vrai bain linguistique...
Alors que nous parlions encore, dîner fini depuis un moment, le capitaine s'approche et me demande : “ Vous me cherchiez, cet après-midi ? ” Je lui explique que je voulais envoyer un courriel mais que j'y ai renoncé : je ne veux pas déranger. Il m'assure qu'il n'y a aucun problème, que la chose est possible et que je peux même le suivre immédiatement pour faire mon envoi. Je monte donc aussitôt avec lui à la “ salle radio ” attenante à la timonerie, à bâbord, et en quelques instants mon courriel est parti ! 30 secondes me seront facturées, soit 2,50 €, alors que le chef-mécanicien, pour un message très court, m'annonçait 15 ou 20 € ! J'ai même eu droit, en prime, au texte imprimé de mon message. Il ne me reste plus qu'à espérer que Geneviève va le recevoir, s'il ne s'égare pas en route et si l'ordinateur de la maison est en état de marche, ce qui n'était pas le cas quand j'ai quitté Montréal.
Je suis redescendu tout joyeux à ma cabine. Là, je me suis approché des hublots juste pour voir, tout près du bateau, répété, un très beau souffle de baleine ! Je suis remonté aussi vite que possible prévenir Peter, absent de sa cabine. J'espérais aussi suivre la (ou les) visiteuse(s) aux jumelles, mais trop tard : elle(s) avai(en)t déjà plongé. Never mind.
Comme quoi, courriel et baleine, tout vient à point à qui sait ne pas attendre...

19 h 30. La mer s'est aplatie et a pris une teinte de profond bleu marine (indigo, dit Peter, mais je n'ai jamais su à quoi correspond exactement cette couleur ; encore une de mes lacunes). Pas de nouvelle baleine. Il se pourrait bien que le temps soit en train de changer : nous allons droit sur une masse nuageuse apparemment porteuse de pluie. S'il pleut, cela permettra peut-être de rincer les hublots, les ponts extérieurs et les garde-fous sur tribord et à l'arrière, tout poisseux de sel. Je vais remonter dans une petite demi-heure faire le point avant d'avancer une nouvelle fois ma montre et de me coucher.

20 h 30. Peter et moi avons cru que le soleil allait nous faire cadeau d'un plongeon incendiaire, mais non, il s'est caché dans les nuages avant d'atteindre l'horizon. Quelques gouttes sont déjà tombées.
J'ai constaté en faisant le point que nous avons déjà dépassé la longitude de la première des Açores.

Posté par michelcargo à 20:28 - 07- 3 juin - Commentaires [0]

08- 4 juin

Lundi 4 juin 2007
Un désert, l'Atlantique ? T'as qu'à croire...


HUMIDE ET DOUX


7 h.
Assez bonne nuit mais réveil à 5 h. A 6 h je suis allé relever la position. Nous continuons de “ survoler ” les Açores. C'est en réalité la route habituelle du Canada Senator. Sur le tracé de l'un de ses précédents voyages j'avais noté qu'il était passé au milieu de l'archipel. J'en ai eu l'explication hier soir par Peter : c'était pour déposer un marin blessé. C'est d'ailleurs la même raison qui a entraîné le retard entre Gênes et Montréal cette fois-ci et qui peut-être, par contrecoup, va nous faire manquer Salerne pour compenser le retard : déjà en Atlantique, le navire est revenu à Gibraltar pour y laisser un blessé. Dans les deux cas il s’agissait de blessures aux yeux.
Le temps est à la pluie mais la mer tranquille et la température toujours douce (17°). La matinée s'annonce plus propice à la lecture et à l'écriture (sur l'ordinateur) qu'aux stations à l'extérieur, mais sait-on jamais ?...

10 h 50.
Monté au pont F il y a 1/4 h je pensais y rester jusqu'au déjeuner mais il fait vraiment trop humide là-haut et à 360° l'horizon est bouché par la pluie. Le Canada Senator a rasé un flotteur de pêcheur, sans doute mouillé par un bateau des Açores.
Ce matin, Ariel, le steward, ou messman, nous a déjà demandé de signer l'inventaire général de nos bagages à l'intention des douanes italiennes. Il nous a informés que quatre passagers doivent embarquer à Gênes. A moins qu'il s'agisse de deux couples les trois cabines seront occupées, d'où l'impossibilité pour moi d'aller jusqu'à Fos. Les “ raisons logistiques ” invoquées par la compagnie pour justifier mon débarquement à Gênes étaient bien celles que je supposais.

NOUVELLES RENCONTRES

15 h 40. J'ai essayé de monter lire un moment au pont F mais les courants d'air, sous le ciel gris mais désormais sans pluie, m'ont obligé à redescendre malgré les 18°. J'ai quand même eu le temps, à peine étais-je assis près de Peter, de voir le souffle de ma baleine du jour.
En arrivant à ma cabine j'ai trouvé l'homme de ménage (c'est le second steward, Ariel étant chargé uniquement du service à table et de tout ce qui s'y rattache). Tout est impeccable : moquette aspirée, housse de couette et taie d'oreiller changées, sanitaires nettoyés. J'ai découvert après coup qu'il ne s'est pas contenté d'emporter le sac poubelle mais qu'il a pris aussi la pièce métallique trouvée dans un tiroir qui me servait à ouvrir ma bière du soir. Heureusement il y en a une autre, que je vais garder dissimulée... Ah ! que la vie à bord est pleine de choses essentielles !...
J'ai fini l'inventaire des toponymes du Saint-Laurent. Je vais maintenant commencer à recopier les notes prises à bord du Canada Senator.

16 h 10. L'imprévu, toujours... Appel de Peter, il y a 1/4 h, pour me dire que nous allions dépasser un voilier. Je n'ai pas réagi assez vite car j'avais compris bateau de pêche (fishing-boat) au lieu de voilier (sailing-boat). Alors que je m'habillais pour sortir, j'ai vu le bateau tout près, au niveau de ma cabine. Lorsque je suis arrivé au pont F (j'aurais bien dû rester à mon étage), il était déjà derrière nous, évidemment, mais encore assez proche. C'était un bateau d'une dizaine de mètres venant visiblement des Açores et se dirigeant au nord-ouest, vers l'Espagne ou la France. Nous avons aperçu deux personnes dans le cockpit. A présent Peter attend “ un véritable navire ”.

17 h 30.
Je viens de lever le nez avant de descendre dîner. Baleine sous mes fenêtres, à une centaine de mètres, là où passait le voilier tout à l'heure : souffle et aileron, à plusieurs reprises.

“ I'm a child ! ”

20 h.
Après le dîner, le point. Puis Peter m'a emmené sur l'avant et cette fois nous sommes allés jusqu'à la proue, où sont les cabestans et les chaînes d'ancre. Si mon point G est sur le toit, j'ai trouvé ici mon point G². L'endroit, par temps calme comme ce soir, est extraordinaire : c'est ici qu'on est le plus au contact de la mer, même si on la domine de plus haut que du pont arrière. Le bastingage sert de déflecteur et protège du vent, on n'entend que le froissement de l'étrave dans l'eau, il n'y a aucune secousse et devant, sur les côtés, la mer, la mer, la mer. On oublie complètement la masse des conteneurs derrière soi. Magique !
Alors que Peter et moi étions silencieux depuis un moment déjà, c'est lui qui les a aperçus le premier. Un banc de dauphins à tribord, par trois-quarts avant, qui fonçaient vers nous à toute vitesse, les ailerons fendant la surface. Calés juste devant l'étrave et de chaque côté, ils ont entamé une sarabande de deux ou trois minutes. Ils précédaient l'étrave, bien visibles juste sous la surface, et soudain bondissaient. J'ai beau, comme tout le monde, avoir vu très souvent ce spectacle au cinéma ou à la télévision, c'est la première fois qu'il m'est donné d'y assister en direct et de si près. C'est l'émerveillement. “ I'm a child ! ” J'ai répété à Peter – qui a repris la phrase à son compte – ce que j'avais dit à Rona quand le Flottbek s'éloignait du quai de Liverpool.
Je me préparais à écrire : “ Deux baleines, un voilier et des dauphins... ” Je lève la tête, et j'aperçois un nouveau jet d'eau tout près ! L'enchantement continue... Je suis hilare !
En ce moment même nous atteignons la frange des nuages qui nous ont caché le soleil depuis ce matin pour entrer dans une zone complètement dégagée. La nuit promet d'être claire et lumineuse quand la lune sera levée. Ne rien attendre, certes, mais aller à l'avant la nuit, en Méditerranée, sous les étoiles... Je ne peux quand même pas m'empêcher de rêver ! J'ai bien peur qu'il me soit difficile de lire et d'écrire, voire de dormir, dans les jours à venir.

Posté par michelcargo à 20:49 - 08- 4 juin - Commentaires [0]

09- 5 juin

Mardi 5 juin 2007
L'omelette au crabe


PÈRE ET FILS DANS LES MÊMES EAUX


8 h 30. Le ciel d'hier soir n'a pas tenu ses promesses : les nuages sont revenus assez tôt dans la nuit et la couche est à peu près uniforme ce matin, mais peut-être pas si épaisse. Le vent est passé au nord-nord-est mais la température se maintient à 16°.
Ma route va croiser aujourd'hui celle de Laurent en octobre, dans la descente vers Madère et les Canaries avant la grande traversée vers Cuba. Certes, entre le grand catamaran et le Canada Senator les conditions sont complètement différentes mais restent l'environnement, la perception de l'infini, la course des dauphins dans l'étrave, plein d'images que nous nous savons désormais communes. Laurent m'a promis un écrit sur sa traversée. J'espère qu'il parviendra à le produire.
Une faille de ciel bleu dans les nuages, une autre...

DES GRADES ET DES GARDES

12 h 10.
L'omelette au crabe du petit-déjeuner (et aux oignons, et à diverses autres choses) était bien huileuse et assez lourde, aussi je viens de me contenter d'un déjeuner léger (soupe, riz nature et melon). Comme, aujourd'hui, les mouvements du bateau sont un peu plus marqués, pas besoin de tenter le diable.
J'aurais dû me renseigner mieux sur la hiérarchie à bord des navires de commerce. Pour le Flottbek, j'ai toujours parlé, en dehors du capitaine, du second (du bateau) puis du 3ème et du 4ème officier. Il semble en réalité que la terminologie soit la suivante : capitaine (mais quand dit-on commandant ?), 1er, 2ème et 3ème officier. Est-ce le cas en français, et quand parle-t-on de 1er lieutenant ? Je m'y perds.
Peter vient de m'expliquer la rotation des quarts (j'utilise les mots en usage à bord). De minuit à 4 h et de midi à 16 h : 2ème officier ; de 4 h à 8 h et de 16 h à 20 h : 1er officier ; de 8 h à 12 h et de 20 h à 24 h : 3ème officier. Le 3ème officier étant souvent le plus jeune, donc le moins expérimenté, il est d'usage que le capitaine effectue avec lui une partie du quart et ce créneau horaire est le moins contraignant (le Canada Senator représente un cas un peu à part puisque le 3ème officier, philippin, est plus âgé que les deux autres, allemands). Le créneau considéré comme le plus difficile, la nuit, incombe à l'officier de grade intermédiaire, un peu comme, dans une famille de trois enfants, le cadet peut avoir moins d'avantages que l'aîné et le benjamin. (“ Davantage d'avantages avantagent davantage... ”, chantait Bobby Lapointe. Tout le monde suit ?)
Après deux conversations avec le capitaine à qui il a demandé conseil hier, Peter pense déjà beaucoup à son prochain voyage, qui devrait avoir pour destination Singapour à Noël (4 semaines avec retour en avion). Il dit qu'il va lui falloir mettre de l'argent de côté d'ici là, mais cela ne semble pas l'effrayer.

16 h 45. Décidément, l'omelette au crabe... Je viens de passer plus d'une heure et demie tout là-haut mais à certains moments le vent rabattait des odeurs de graillon... Beurk ! Il faut dire que la manche à air d'aération de la cuisine débouche juste sur le pont G. La mer est plus formée qu'elle ne l'a encore été depuis le départ et le Canada Senator se dandine un peu pesamment. Nous venons de croiser un très grand porte-conteneurs (340 m) de la Maersk Sealand, à 5 milles sur bâbord. Peter m'a expliqué que les bateaux pour lesquels “ Maersk ” est précédé d'un prénom féminin sont la propriété de Maersk. Les autres sont des charters. Cette société, m'a-t-il dit, possède aussi au moins une compagnie d'aviation et est actionnaire majoritaire du port d'Algésiras. On peut habiter Francfort et être incollable sur le monde des cargos. “ I'm always learning something, with you ”, lui ai-je dit tout à l'heure.
En début d'après-midi nous avions aussi croisé (il est passé loin devant, faisant route au nord-est) le San Rafael, le bateau qui assure le ravitaillement des Açores à partir de Lisbonne, vu dans Thalassa il n'y a pas longtemps dans une émission sur l'archipel. Coïncidence : le 2ème officier, de quart, a travaillé sur ce bateau... J'ai également pu apercevoir, mais à peine, un bateau beaucoup plus petit, probablement un bateau de pêche.
Avec l'approche de Gibraltar les rencontres devraient se multiplier. Peter est tout émoustillé mais il est moins intéressé que moi à croiser ou dépasser des voiliers.

ETA (Expected Time of Arrival)

19 h 40. Au dîner, Peter a rectifié ses informations sur les noms de bateau Maersk. En réalité elles concernent les bateaux MSC. S'il le dit...
Après le dîner, il m'a apporté sa documentation, prise sur internet, à propos de Gioia Tauro. Comme il me l'avait dit, il semble bien ne pas y avoir grand intérêt à descendre à terre.
Ce soir, le capitaine a affiché le planning du navire pour la Méditerranée. Voici les prévisions, que je note pour comparer ensuite avec la réalité des faits :
- Arrivée à Gioia Tauro : vendredi 8 à 23 h. (réalité : samedi 9 à 16 h)
- Départ de Gioia Tauro : samedi 9 à 21 h. (réalité : lundi 11 à 1 h 30)
- Arrivée à Gênes : lundi 11 à 4 h. (réalité : jeudi 14 à 7 h 30)
Le reste (Fos-sur-Mer...) ne me concerne pas.
Je suis monté relever la position à 19 h (18 h UTC). Nous devrions être demain matin vers 7 h à proximité du Cap Saint-Vincent, au sud-ouest du Portugal. Mais selon le stagiaire venu nous rejoindre, la nuit pourrait bien être passablement agitée : des vents de force 8 à 9 sont annoncés. Pour le moment le navire garde une gîte à peu près constante de 5° et ne roule pratiquement pas. Le tangage est beaucoup plus sensible. C'est peut-être inutile mais je vais prendre un peu de Mercalme avant de me coucher. Cela m'aidera peut-être à oublier complètement l'omelette au crabe pour attaquer demain matin, un autre plat du même acabit.
En me couchant, je vais pour la dernière fois changer l'heure de ma montre. Demain matin je serai rentré dans le temps de la maison. Ce raccourcissement des jours, six fois de suite, n'aura pas été la chose la plus agréable du voyage et, outre la signification symbolique dont il est porteur, ce dernier changement devrait être aussi le signe d'un équilibre retrouvé.
La diète d'aujourd'hui n'aura pas été seulement alimentaire : aucune baleine, aucun dauphin à se mettre sous l'œil.
Demain est un autre jour...

Posté par michelcargo à 21:18 - 09- 5 juin - Commentaires [0]